La petite ferme dans la prairie, en Uruguay.

Nous sommes arrivés par le bus de 15h. Il aura fallu deux heures trente de route pour nous rendre à Cardona, petite ville au nord de Colonia, en Uruguay. La station terminus de l’agence Nossar était déserte. L’après midi restait chaude et ensoleillée, malgré l’heure avancée. Nous nous installons sur le banc à l’extérieur. Personne.
Une quinzaine de minutes se passent. Puis un pick-up Chevrolet blanc arrive à toute blinde. Une jeune femme, la cinquantaine à peine, plutôt grande et jolie, cheveux mi-longs d’un gris blond, descend la vitre, rabaisse ses lunettes et nous sourit.

« Holà, Bienvenutos ! Soy Estella » lance-t-elle en sortant de la voiture, puis en nous enlaçant chaleureusement. Vêtue d’un pantalon et d’un tee-shirt blancs, d’une chemise, d’une paire de sandalettes kakis et petit sac à main assortis, la fermière nous accueille pour notre travail à la ferme, contre gîte et couverts, via Workaway. Le pas pressé, les gestes rapides, nous voilà partis avec elle pour une partie de courses alimentaires. « Quien esta cocinando a los dos ? » (qui aime cuisiner de vos deux ?) lance-t-elle sans tarder. Elle nous parle en espagnol, et nous parlera toujours en espagnol, la langue officielle de l’Uruguay. Nous réalisons que nous ne maitrisons pas du tout l’espagnol, et ce, malgré les quelques étapes franchies sur l’application Duolinguo. « Rome ne s’est pas fait en un jour ». L’apprentissage d’une langue non plus. Il va falloir s’atteler de patience et de concentration pour communiquer.
Estella est un moulin à paroles. Le temps de faire appel à Google translate sur nos téléphones et elle est déjà passée à la question suivante. Une frénésie dans les paroles et les gestes. Pourquoi devons nous nous presser autant ? Lorsque nous ne comprenons pas, elle lance un « Calma ! » (Calme toi !) ou « Mira » (regarde !).
Premier arrêt chez l’épicier. Le vieil homme de 89 ans est assis devant sa boutique, en attente du client. Avec sa bouille ronde et souriante,  l’homme avance doucement. L’intérieur est une vraie caverne d’Ali Baba. Ustensiles de cuisine, aliments, produits frais, boissons en tout genre, casseroles, certains déjà recouverts d’une fine couche de poussière. L’arrière boutique, son stock, est un vrai foutoir, dont lui seul connaît le secret.
Puis une halte est faite pour les frutas et verduras . Mon endroit préféré parce c’est coloré et que ça sent bon. Pastèques, tomates, bananes, poivrons, pommes de terre, carottes, pommes, salade, sont achetés. Un passage rapide à la Carnineria pour la viande asado, réservée pour les grillades, et un sac de viande hachée. Plus loin, du pain dans la paneteria et du papier toilette, oui également dans la boulangerie.

Enfin nous empruntons une route-piste à la sortie de Cardona. La ferme se situe à environ vingt kilomètres de là, au milieu de nulle part. Le trajet est animé par les flots de paroles et les rires d’Estella. Elle nous raconte son amour pour la France, de Paris et de la Bretagne où elle a passé une dizaine de jours, en début d’année. Incroyable ! D’emblée on la trouve sympa, spontanée, enthousiaste, drôle et attachante.

Notre arrivée à la ferme

Le terrain est immense. Nous apercevons quelques moutons, deux chevaux, des poules, un petit veau, trois chiens, un chat se baladant en toute liberté. Un immense hangar se trouve sur la gauche puis une petite maison sur la droite. L’endroit semble prometteur.
Estella nous fait rentrer et décharger la marchandise achetée. Nous pénétrons dans la maison ….Et là, c’est la grosse surprise…

Flash back imaginaire
En répondant à l’annonce de Workaway, nous pensions nous retrouver dans une ferme de gauchos*, galoper, cheveux aux vents,  accompagner les troupeaux de moutons et vaches égarés, brosser les chevaux en fin de journée, donner à manger aux poules et le biberon aux bébés moutons, comme chez Jan & Joan en Afrique du Sud (cf.art. « Une semaine dans une ferme »)….préparer des « Bredele » petits gâteaux de Noël alsaciens….tout cela dans un décor idyllique d’Hacienda, bien sûr. C’est dû moins ce que l’annonce laissée imaginer.
Cette image se fissure et se brise en quelques secondes…

* C’est quoi un gaucho ? C’est un gardien de troupeau des plaines sud-américaines, dresseur de chevaux. Il en existe un ou deux dans chaque ferme. Estella dit que ce sont des bandits infidèles, épris de liberté. Ils ont un habillement et des accessoires spéciaux.

Bienvenue dans la réalité

Nous rentrons dans une maison délaissée, dérangée, désordonnée et sale. Poussière accumulée au sol, déambulateur en milieu de la pièce et couches dans un sceau, linge posé en vrac sur une chaise, table du séjour et bureau encombrés, évier débordant de vaisselle sale, bazar sur le meuble de cuisine avec deux centaines d’œufs trônant sur la table, et j’en passe. Ce n’est pas tant le mobilier usé par le temps, resté dans son jus depuis 50 ans, affaire de goût, mais ce désordre apparent et ce décalage avec cette jeune femme vivante, enthousiaste, à l’allure citadine, dont nous venons de faire connaissance, qui nous laisse dubitatif. Le père, Walter, est présenté, allongé dans son lit. Nous avançons dans sa chambre et lui adressons un rapide Buonas Tardes.

Estella nous explique qu’il a eu un AVC il y a deux et qu’il est dépendant, incontinent. « C’est moi qui le change, c’est très difficile et je suis toute seule ! » nous confie-t-elle. « Vous pouvez décharger vos affaires » nous lance t-elle, comme pour changer de sujet. Je veux bien mais où poser nos affaires ? Pensais-je dans ma tête.

  • Je tente un : « Où dormons nous ? »
  • « Je vais vous montrer ».

Nous sortons de la maison, traversons la cour, vers le bas du hangar. Deux bergers sont là pour tondre les moutons. Le soir, ils se font griller de la viande, dorment dans le hangar sur un vieux matelas et partiront le lendemain. Puis nous montons trois marches en bois, traversons une grande salle, à l’étage du hangar, en désordre. Une porte s’ouvre sur une grande pièce, avec une petite salle de bain privative. Deux lits jumeaux sont assemblés. Un matelas d’1m40 de large les recouvre. 1 oreiller. Les lieux sont dans le même état que la maison, poussière et désordre. Le dernier ménage doit remonter à 6 mois, voire plus.

« Je n’ai pas eu le temps de faire le ménage, je suis désolée ! », nous dit-t-elle.
Je respire deux coups et rassemble mes idées. Je n’ose pas regarder Stéphane. Oh ! Mon Dieu ! Dans quoi sommes nous tombés ?
Il faut positiver. S’activer. Se rappeler que nous sommes là pour travailler et non pour les vacances ! Cette femme a besoin d’aide et d’un sacré coup de pouce.
Par où commencer ? Penser tout d’abord à son confort personnel. S’approprier les lieux, les rendre vivables.
Ma devise en toute circonstance, privilégier son confort personnel pour être plus efficace pour les autres ensuite.

– « Nous allons commencer par nettoyer et préparer la chambre, puis je m’occuperai de la maison plus tard » je lui lance d’un ton affirmé.
– « Installez-vous tranquillement. Je dois m’absenter ce soir, mais vous faites comme chez vous et mangez ce que vous voulez. »
Estella fera plusieurs fois des allers et retours avant de partir, toujours avec le sourire et soucieuse de savoir si ça va « Esta bien ? ». Si nous avons besoin de quelque chose ?
– Je la regarde dans les yeux et lui dis : « Si nous dormons bien, tout ira bien ». Sans trop y croire je regarde le lit et le matelas défoncé. Stéphane, en gentlemen, dormira ses fesses coincées entre deux lits, les miennes touchent le sommier à ressort tant le matelas est mou et fin.

Nous nous mettons à l’ouvrage sans tarder. Une bonne heure de ménage et la chambre devient vivable. Puis direction la maison pour préparer à manger. Le Padre est déjà couché. Nous nous mettons à l’œuvre pour un nettoyage sommaire, sans faire trop de bruit. Stéphane se colle à la vaisselle. Je referme les paquets d’aliments restés ouverts, ramasse le linge et passe un coup de balai. Des pâtes sont cuites. Une sauce tomate est préparée dans une vieille gamelle et une poêle usées. Et pour finir, la machine à laver déborde…
Nous regagnons notre chambre avec des questions plein la tête.
Que c’est-il passé ici ? Où vit elle ? A-t-elle une autre maison ailleurs ? Peut être est-elle allée voir son amant ? Une seule certitude dans tout ça : quelque chose ne colle pas.

Le lendemain nous nous retrouvons à l’heure du déjeuner. Estella est déjà levée depuis 6h du matin. Elle nous adresse un large sourire avec son énergie et son enthousiasme communicatifs. Les paroles, les questions fussent…

Le matin, à la ferme

Elle me demande  de lui faire une liste des produits manquants, tout en mettant du Manu Tchao sur son ordinateur, son chanteur préféré….Tout d’un coup la maison devient joyeuse comme semble l’être parfois Estella, avec ses petites blagues et pics gentils. « Ah ca n’est pas Paris ici ! hein Julietta ?! » en s’adressant à moi. Pour elle, les femmes sont des Julietta et les hommes des Roméo, certainement une technique pour ne pas avoir à se souvenir des prénoms. « Non moi c’est Mimi ! ». Par la suite, elle finira par me donner un autre surnom, mais ça vous le découvrirez à la fin de l’article.

Ah oui ! La liste des courses pour les achats à Cardona : casserole, poêle, beurre, persil, matelas, oreiller, bière, vin (en bouteille plastique de 3 litres)….et tous les deux jours il en sera ainsi.

Walter est emmené à sa gym à Cardona et Estella en profite pour faire les courses et démarches pendant ce temps-là avec, et parfois, sans nous.

Estella finira par nous donner et laisser son matelas et prendra celui de notre chambre, plié en deux sur son lit d’une place. Elle vient de changer deux pneus et ne veut pas se lancer dans de nouveaux frais. Alors pas de nouveau matelas. Nous insistons pour lui redonner son matelas, mais rien n’y fait. Généreuse pour les autres. Le don du sacrifice en toute chose. Qui tient la bourse ? Pourtant la ferme est loin d’être une petite affaire…

La ferme d’Estella et de Walter, pas si petite !

Estella nous explique qu’elle est désormais seule à diriger la ferme, depuis maintenant plus de deux ans. Pour les longs transferts des animaux d’un champ à l’autre, ou pour des travaux importants comme la tonte des moutons, elle fait appel à d’autres gauchos. Son frère jumeau habite bien dans le secteur, mais semble peu présent, à son grand regret. Aujourd’hui son troupeau compte : 536 moutons, 260 vaches (non-laitières), 13 taureaux, 3 chiens, 1 chat, 2 chevaux, Mikelito le petit veau de trois mois, qui attend son biberon devant la porte de la maison, une cinquantaine de poules, quelques ânes, quelques clandestins : souris dans la cuisine, grenouilles dans la salle de bain, insectes volants et rampants, moustiques,…tout ce monde animal réparti sur 345 hectares de terrain. Et là je dis bravo Estella !


Le deuxième soir nous l’avons vu à l’œuvre. Il fallait transférer les vaches, taureaux et moutons vers un champ voisin. Elle a dépassé les troupeaux avec la voiture, en est sortie en hélant : « Venga ! Venga ! Venga ! »(allez ! allez ! allez !) à plusieurs reprises. Le troupeau s’immobilise, comme figé.  Au bout de quelques minutes les bêtes se mettent en route. Une autre fois Estella prend son cheval en fin d’après midi pour traquer des vaches égarées. Elle galope cheveux au vent (comme dans notre rêve) et  revient, la nuit tombée, au bout de trois heures. Je commençais à m’inquiéter. Nous l’attendions pour diner. Visiblement la vie de fermière lui colle mieux à la peau que celle de femme d’intérieure.

Combien valent ces animaux, ici en Uruguay ?

1 veau : 300/400 US dollars, 1 vache : 700/800 US dollars, 1 taureau : 4000 US dollars,

1 Cheval : 1200 US dollars, 1 mouton : 300/400 US dollars. 1,5 euros/kg de laine de moutons

Pourquoi sommes nous là ?

Estella organise une réception religieuse pour le 26 décembre. Une trentaine de personnes seront présentes lors du culte et des chants de la chorale dont elle fait partie. Mais où les recevoir ? La maison est trop petite. A l’extérieur ? La météo prévoit de la pluie en cette soirée du 26. Dans le hangar  du bas ? Du haut ? Estella nous demande conseil. L’organisation de cette fête semble la stresser. Plusieurs options sont élaborées. Ces options permettront au moins à Estella d’avoir des lieux propres et rangés.

Stéphane commence par ranger et nettoyer le terrain (option A). Divers objets sont ramassés. Vielles bouteilles, cartons, vêtements, ossements d’animaux, ferraille, outils rouillés, plastiques,…La benne du pick-up est chargée pour une première tournée à la déchetterie. Il aura bien fallu deux jours à Stéphane pour débarrasser le terrain. Puis l’intérieur du hangar, étage du bas (option B). Les gros rouleaux de laine de mouton sont déplacés. La pièce passée au Karcher. Mais une odeur persistante reste imprégnée dans les murs.
Stéphane s’attaque à la salle du haut du hangar (option C), celle juste avant notre chambre. Une autre benne est remplie pour la déchetterie.
Une autre fois Stéphane changera et installera le panneau solaire sur le terrain dans la forêt. Le panneau alimente les fils électriques des barrières encerclant le terrain et  empêchent les vaches de s’enfuir. Quelques unes ont déjà pris le large, celles qu’Estella rattrapera sur son cheval.
Les derniers jours Stéphane s’attaque au tas de gravier à l’extérieur de la maison et en répartit le tour de la maison, pour faire plus propre. Une banquette est récupérée et installée devant la maison. Il ne reste plus qu’à acheter des fleurs pour les mettre dans les vieux bacs récupérés à l’arrière de la maison, leur côté rouillé leur donnera un aspect Vintage. Estella est emballée.

Pour ma part, je cuisine midi et soir. J’ai également décidé de rendre sa maison propre, ranger, agréable à vivre. Estella ne me l’a pas particulièrement demandé, comme le reste d’ailleurs, mais je suis motivée pour rendre sa vie plus belle et je veux lui montrer que c’est possible.

Mes principales tâches se résument à cuisiner, ranger, jeter, balayer, nettoyer, dépoussiérer, décorer… chambres, salle de bain, cuisine et séjour. Je commence par la cuisine, puis les meubles intérieurs de cuisine (revêtement des étagères avec du papier trouvé dans le hangar), le frigo, la cuisinière,…Une vraie fée du logis. Je m’imagine dans la série « Ma sorcière bien-aimée »…un coup de baguette magique et ça sent bon, ça brille, c’est propre et beau ! Marcel, ami parisien, avec qui j’échange quelques sms, me dit : « Tu vas passer dans l’émission le grand nettoyage ! »…

Dans un second temps, je m’attaque à la montagne de linge qui s’est empilée sur une chaise, table et lit. Plier et ranger en faisant des piles par catégorie, sur une table. Il y a beaucoup de vêtements qui serviraient de chiffons. Je suggère à Estella de prendre chaque pile pour le tri. Un peu tous les jours.

Les plats préparés : faire simple, beau et bon avec peu.

La cuisine est peu équipée. Signe d’absence d’une activité culinaire régulière. Gamelles, assiettes et tasses sont parfois aussi utilisées pour nourrir les animaux et dans un état datant de Mathusalem. Il va falloir investir. Je demande à Estella, lors d’une liste des courses, d’acheter un faitout et une poêle, « à ne pas utiliser pour nourrir les animaux ».  Elle revient avec une gamelle avec un fond peint en noir, qui rouille au bout de quelques jours et une poêle à crêpes.

Je ne veux pas précipiter Estella dans les dépenses. Je tente donc de faire de la cuisine avec les moyens du bord.

Au menu : Pâtes et sauce tomate (avec de vraies tomates/oignons et ail). Purée de pommes de terre-carottes écrasée à la fourchette avec oeufs sur plat. Avec les cinquante poules, une dizaine d’œufs frais par jour !
Galettes de viande hachée et tomates à la provençale. Salade de riz, poivrons, thon, tomates, carottes, œufs durs, oignons. Salade verte, pommes de terre, fromage, poivrons, reste de viande froide, oignons. Omelette pomme de terre., riz et viande grillée. Soupes à l’oignon, de légumes (carottes, pommes de terre, poireaux, oignons, tomates, vieux pain, reste de riz, tout y passe ! 0 déchet)…. Crêpes-sucre-confiture de lait (une spécialité locale).

Petite astuce pour donner du goût aux soupes et faire passer le petit goût de rouillé. Je n’avais pas d’épices, à part le sel et un peu de poivre. Je faisais revenir des croutons de pain et de l’ail avec du beurre et un peu d’huile pour éviter au beurre de noircir. A rajouter sur la soupe au moment de servir.

Estella et Walter sont contents de manger différemment. Estella a pris la recette des crêpes et de la soupe à l’oignon. Walter est prêt à se relever le soir lorsque le repas est servi. Motivé ! A la question que mangez-vous le soir ? Estella me montre le paquet de flocons d’avoine. Ces derniers sont rajouter au yaourt, au lait,…froid ou en soupe avec de l’eau chaude. Sinon des fruits, du pain de mie avec du fromage ou du jambon, un morceau de viande grillée,… « Je ne sais pas et je n’aime pas cuisiner » s’excuse-t-elle presque.

Et puis tout le monde se rend joyeusement trois fois dans la semaine à la déchetterie. Cette dernière se résume à un grand terrain vague où tout le monde déverse ses déchets, sans tri, à la sauvage.

De solitude et de tristesse, suis-je à la bonne place ?

Au fil des jours, les morceaux du puzzle s’assemblent. Le matin, Estella prend quelques minutes pour s’asseoir à la table du séjour et siroter le Maté, fameux thé local. Je m’assois à côté d’elle et l’accompagne avec un café. Le Padre, « Pinocchio », comme elle aime le surnommer, est sorti avec son déambulateur pour faire sa balade quotidienne sur une centaine de mètres et profiter du soleil. C’est le moment des confidences.

La mère d’Estella, lui souhaitait pourtant une autre vie que celle à la ferme. Estella était partie vivre et travailler dans les cuisines à Buenos Aires, à l’âge de 26 ans. Six ans passent et son jeune frère se suicide. Elle rentre de Buenos Aires pour soutenir ses parents. Petit à petit elle s’investit dans la ferme. Sa mère meurt « de chagrin » dix ans plus tard. Estella reste avec son père pour s’occuper de la ferme. Puis le père fait un AVC et se retrouve dépendant. Plus de deux ans déjà et sa vie est devenue un « désastre » comme elle aime le souligner et le répéter en roulant des yeux.
Tenir une maison c’est pas son truc. « Je ne suis pas une femme d’intérieur ». Plus investie à l’extérieur qu’à l’intérieur, mais pas seulement. Sa propre vie est mise de côté. 
« Je n’ai plus de vie » dit-elle souvent.
Une autre fois je l’emmène faire une balade à pieds, à l’extérieur de la ferme. Toujours aussi bavarde et réellement heureuse d’avoir de la compagnie.
Au bout d’un moment, elle me demande ce que je pense de sa vie ? Que tous les «  Romeo » sont des bandits infidèles (parlant des gauchos)… Qu’elle n’a pas de chance, que sa vie est un désastre,…qu’elle n’a pas de vie…toute seule à s’occuper de son père, qu’elle ne peut rien faire pour elle…Tous les jours ces phrases sont répétées, comme un disque qui tourne en boucle. Comme la chanson de Manu Tchao, en boucle.

Que lui dire ? Qui suis je pour juger ? De plus avec ma culture européenne….mon caractère de femme libre…quelle est ma légitimité ? A part celle d’avoir perdu mon frère dans les mêmes circonstances, il y a presque sept ans maintenant.

Elle semble me fait confiance et m’écouter. Je n’ai rien dis pendant 5 jours. Je l’ai écouté, je l’ai observé, j’ai essayé de me mettre à sa place sans trop rentrer dans sa vie.

Parfois les rencontres sont des miroirs et de drôles de coïncidence. Je pense au suicide de son frère, du mien. Je peux imaginer le Tsunami que cela a pu provoquer chez elle, dans sa famille. Mais doit-on mettre sa vie de côté pour autant ? Se priver de moments de bonheur par un sentiment de culpabilité ou d’abandon ? Se sacrifier pour un membre de sa famille ?

Cette femme est malheureuse. Et ça me fait de la peine de la voir ainsi. Je crois aussi dans les rencontres. Celles qui vous font apparaître les choses autrement ? Celles qui vous donnent des ouvertures sur la vie et vous montrent d’autres choix. Celles qui vous donnent l’envie de vivre sa vie…

Elle a l’air si seule. Malgré le fait qu’elle klaxonne ou siffle à tout le monde lorsqu’on arrive en ville,….en tout est pour tout, trois personnes sont passées chez elle durant la semaine : un voisin pour se plaindre des poules qui viennent sur son terrain et manger ses plantes, un autre voisin gaucho avec sa voiture et le facteur avec son calendrier. Solitude.

Avec mon vocabulaire espagnol de base et mon Google translate, je tente de faire simple.

Je tape dans le dur : «  Ta maison ne te ressemble pas. Pas de Romeo si la maison n’est pas tenue. Avec un peu de rangement tous les jours tu vas pouvoir te réapproprier les choses, ton lieu de vie. Tu aimes les belles choses, la mode, Paris, la chanson,…tu aimes aussi t’occuper des animaux. Où es tu ? »

« Par ailleurs, il doit bien exister des aides ménagères dans ce pays ? ». Je lui parle de ma mère (COUCOU MAMAN !) et des aides à domicile dont elle bénéficie (et mon père aussi à l’époque) et qui font un travail remarquable depuis plusieurs années.

Je rends hommage à toutes les personnes aidantes et dont c’est le métier : aides soignantes, aides à domicile, femmes de ménage… Merci à vous d’être là !

Elle en prend un coup et réalise qu’elle doit agir et non s’apitoyer sur son sort. 

Aie, j’aurais du me taire…. Mais j’ai confiance en elle. Elle a des ressources.  

Une heure plus tard je la vois revenir avec des fleurs pour faire un bouquet. Puis, elle ouvre deux portes de son buffet pour ranger et me répète : « un peu tous les jours ».

Va t’elle tenir ? Le fait elle pour me faire plaisir ou parce qu’elle y croit ? Le processus est engagé. Faire confiance à la vie, aux gens. C’est son choix. Je lui propose une autre route. A elle de la prendre ou pas. Et c’est ok. Changer demande des abandons, des efforts, du courage,…j’ai toujours pensé que si tu ne changes rien à ta vie, rien ne changera. « Il y a des solutions pour te faire aider »,…Elle décide le lendemain même de prendre des renseignements pour avoir une aide. « Ca y est, j’ai pris rendez-vous ! L’état propose une assistante quatre heures par jour sur 5 jours, je vais pouvoir prendre du temps pour moi !», j’exclame-t-elle, plein d’espoir.

Je pourrai peut être vendre les moutons ?

A bout de forces. Nos moments ressources.

La semaine se passe. Nos journées se déroulent à l’identique. Parfois je tape « chansons françaises » sur le moteur de recherche de l’ordinateur d’Estella (elle adore) et nous voilà transportés dans un tourbillon musical de chansons françaises : Aznavour, Edith Piaf, Johnny Halliday, Patrick Bruel, Charles Trenet, Charles Dumont, Zaz ou Mireille Mathieu….cela nous fait du bien, à tous. Douce France, tu nous manques. Stéphane a tenté de placer son Barry White, sans succès.

Parfois, lorsque je suis toute seule, je tente un moment avec France Inter, ma radio préférée avec Fip, mais les nouvelles me grisent, chaos en France. C’est déjà bien assez de chaos ici. Je remets vite de la musique.

Au bout des cinq premières journées, je me sens fatiguée physiquement et psychiquement. Le soir venu, je n’ai plus la force d’écrire et de réfléchir. Estella est intarissable, du matin jusqu’au coucher, le tout, rappelons-le en espagnol. Je réalise combien elle est seule le restant du temps et combien elle a besoin de contact. Cette affaire me touche personnellement. Je dois prendre du recul, lever le pied et me centrer sur des activités ressources. Me balader seule, sortir de la ferme, demander à Estella de remonter à cheval, aller voir les boutiques des gauchos, faire un tour à Cardona et Rosario

Ambiance du matin

Le lendemain, un des chiens aboie parce qu’il est enfermé avec les poules. Stéphane, fini par se relever et crie sur le chien : « Ta gueule !», lui aussi est à bout. Et pourtant. Il a fait preuve de présence, d’écoute, d’aide, de patience et de bonne humeur toute la semaine, sans compter les heures et la masse de travail qu’il a réalisé, sans jamais se plaindre. Fière de lui.

Avec les chevaux….

Le jour même Estella montre à Stéphane comment installer la selle et nous laisse monter à cheval. Ca va être notre deuxième et dernière séance d’équitation. Stéphane y prend un réel goût. « On dirait un enfant » me fait remarquer Estella. Stéphane rayonne et finit au galop. Incroyable ! Il semble super à l’aise, alors qu’il n’a jamais fait de cheval avant. Nous nous amusons et rions beaucoup.

Cardona

Cette petite ville tranquille de plus de 5000 habitants, fondée vers 1900,  est située dans le département de Soriano. Nous apercevons quelques gauchos avec leur cheval, béret incliné vers l’avant, sur leur tête. L’environnement est très agricole. Elevage de chevaux, de moutons et de vaches, essentiellement. Le pays compte plus d’animaux que d’humains aime à le rappeler Estella.

Walter est à la gym, Estella nous invite à prendre une glace. Surprenant, la glace est emballée dans un carton.
« Encore cette impression du temps qui s’est arrêté ici » me dit Stéphane en observant les vieilles voitures Ford, les vitrines vieillottes des magasins.

Un tour à Rosario

Petite ville du département de Colonia de plus de 9000 habitants. Petite bourgade clean et colorée.

Nous sommes jeudi. Estella a son rendez-vous hebdomadaire à la chorale. Nous l’accompagnons à Rosario, à une heure de route de sa ferme. Balade découverte dans la petite ville toute mignonne, après un détour chez le mécanicien pour réparer le Karcher. Estella nous propose de dîner dans la pizzéria « El Club » le soir, après sa chorale. Première et dernière sortie.

Un dimanche à la ferme.
Journée Off pour nous. Estella voulait nous emmener à Colonia, le temps en a décidé autrement. Il pleut vraiment des cordes. Nous continuons nos tâches respectives.

Un dimanche à la ferme, la pluie…

Notre 9 ème journée à la ferme et départ pour Montevidéo.

Le départ en bus pour Montevideo est fixé à 12h15. Nous prenons un peu de marge. Il pleut pour la deuxième fois de la semaine. Walter et Estella sont ravis. Enfin de l’eau pour la terre. Il fait 17 degrés. Nous étions à 35 en début de semaine.

Le temps de nettoyer la chambre, la salle de bain pour le prochain workaway qui arrive lundi, un autre français. « Personne depuis 6 mois et ça se bouscule d’un coup » nous confie Estella.

Le temps de fermer ma valise et je trouve un œuf ! Une poule a eu le temps de se glisser dans notre chambre est de pondre dans la valise.

Trop de poules, trop d’œufs !

Estella m’offre un de ses colliers. Elle veut aussi me donner une de ses vestes de gaucho, mais je refuse. Elle nous répète à plusieurs reprises toutes les bonnes résolutions qu’elle s’apprête à réaliser : gym du matin, marcher le soir d’un pas rapide pendant 30 minutes, ranger la chambre de son père, la sienne, ranger l’intérieur des meubles du séjour,…elle m’enverra des photos pour me rendre compte. Elle ne m’appelle plus « Julietta » mais « Madame l’inspectrice » ou parfois la « Coach 4×4 »…

Le nouveau programme de la semaine s’avère chargé : déplacer les troupeaux avec un autre gaucho, employé à cet effet, organiser la veillée du 26, suivre son programme personnel. Dommage pour nous, on aurait aimé participer à tout ça. Mais il est temps de partir,…nous sentons aussi nos limites.

A Cardona, Estella a du mal à nous lâcher. Elle veut nous accompagner partout. Ravie que je lui propose de faire quelques boutiques. Elle essaie des robes, avec le sourire, ses yeux brillent. Elle rêve d’être une princesse, en attendant elle joue à Cendrillon. Puis c’est le tour des boutiques de gauchos*. Elle offre un béret à Stéphane !

Viens le moment de nous séparer. Estella nous sert fort dans ses bras en nous remerciant, les larmes aux yeux et nous dit : « Vous avez de belles âmes ! ». C’est notre cadeau de Noël. Nous la remercions d’avoir peu vivre cette expérience, riche d’enseignements pour nous également.

Réflexions 

Au Café à Montevideo

J’ai mis du temps à écrire cet article. Le temps de mettre les choses à distance, d’y voir plus clair. Nous étions en immersion totale dans cette ferme uruguayenne pendant ces 9 journées bien remplies, le nez dans le guidon, nous ont marquées, bousculées, interrogées. J’ai longtemps hésité. Par quel bout commencer ? Parfois certaines ambiances et émotions sont difficiles à décrire et à partager. Stéphane m’a suggéré le thème de la solitude. Cet article se veut aussi une réflexion sur nos vies. Celles que l’on aimerait vivre, celles que l’on a et d’en mesurer parfois le décalage plus ou moins important. Comment, avec quels moyens et actions en résorber l’écart ?

Je m’interroge jusqu’où devons nous aider nos proches et mettre nos vies de côté ?

Le cas d’Estella n’est hélas pas un cas isolé. Combien de vies sacrifiées, brisées suite à un drame familial…

Mais aussi celles et ceux qui en prennent la mesure, continuent de vivre, se battre, d’aimer la vie qui nous est offerte et qui la modèle en fonction de ce qu’elles/ils sont.

N’appelle-t-on pas cela la résilience ?

Cette capacité à faire face aux adversités de la vie, de transformer la douleur en force, d’en sortir fortifié et de comprendre que nous sommes les architectes de notre joie et notre destin.

Pour cette fin d’année et cette nouvelle année qui arrive, j’ai envie de vous dire :

C’est maintenant ! Demain il sera peut être trop tard. Alors foncez ! Vivez ! Croquez, émerveillez, admirez, réjouissez-vous de la vie… débarrassez vous de ce qui vous semble inutile et lâcher prise des détails pour vous concentrez sur ce qui compte le plus pour vous. 

Stéphane dit toujours  que le plus important pour lui c’est l’Amour et…la Liberté, je rajouterai et S’AIMER SOI. Prenez soin de vous !

Dans la série des chansons françaises à succès, nous vous quittons sur cette chanson, quelque peu nostalgique, et pleine d’espoir, et reprenons la route en chantant : « On ira où tu voudras quand tu voudras et on s’aimera encore jusque l’amour sera mort,… »

*Clin d’oeil pour Pierrette (ma seconde mère et ex belle maman). Joe Dassin est son chanteur préféré.

Joe Dassin : « L’été indien »

14 réflexions sur “La petite ferme dans la prairie, en Uruguay.

  1. Jérôme

    Vous êtes magnifiques les loulous !! Au nom de la Caveauvincoeur, je voulais vous remercier pour votre gentille carte postale qui nous a procuré une bouffée de plaisir folle au moment de Noël. Vous vivez une expérience fabuleuse, si représentative de ce que vous dégagez et tellement intense…. Steph, tu vas devenir expert en capoeira😂😂. Mireille, ne lâche jamais la recette familiale de la choucroute💪💪. On vous embrasse bien fort et continuez à vivre comme vous le faites. Gros bisous !! Jérôme

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    1. Bonjour Jérôme et Jean Claude. Merci pour votre message qui nous fait aussi très plaisir. Nous nous attelons au vin argentin. Promis je vous ferai une bonne choucroute au retour. Ça sera chez vous car nous n’avons plus de maison…à moins d’utiliser la cuisine de Fendi 🤔des bises

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  2. philippe Jourdon

    Bravo pour cet article qui relate très bien ce que vous avez vécu et que vous nous faites partager. Un Noël et une fin d’année, je pense, que vous ne serez pas prêt d’oublier.
    Une bonne année à vous deux. Bientôt Fendi va vous rejoindre et vous aller retrouver le plaisir de la liberté de voyager avec votre « maison ».
    Bisous

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    1. Filou, mon ami, toujours avec nous ! Merci ! Oui cette expérience est un moment fort du parcours.Nous te souhaitons également une superbe année 2020, avec plein de bon vin.
      Normalement nous récupérons Fendi demain. Paciencia !
      Beisos

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      1. Yves Leroux-Macé

        Un superbe conte de Noël !
        Merci Mireille pour cette séquence Émotion à méditer en ce début d’année
        Nous vous souhaitons une très bonne année 2020 et continuez de nous faire rêver.
        Bises à vous deux

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  3. Joubert

    Chères belles deux âmes
    Je vous souhaite une nouvelle année aussi riche et dense que celle passée.
    Merci de nous faire partager votre petit bout d’humanité dans ce vaste univers.
    Prenez soin de vous et bonne route !
    Amour et liberté pour tous !

    Eve

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  4. Florence Van Roy

    Waouh ! Sacré expérience et sacré article !!
    Bravo, bravo, bravo…
    Belle leçon au passage…
    Je ne crois pas que j’aurais eu le courage de m’atteler à tout ce rangement / ménage…
    Bravo à tous les 2 !
    bises

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    1. Merci Flo ! C’était une expérience à vivre, sur notre route et sans Fendi. Faire du tri, du rangement et du ménage implique beaucoup de choses :se rendre utile, remettre les choses à leur place (et nous avec), faire du vide, de désencombrer de l’inutile et garder l’essentiel…mais dans ce cas, c’était aussi rentrer dans l’intimité et la vie d’autres personnes. Oui très remuant et formidable pour démarrer une nouvelle année.
      Des bises de Montevidéo….toujours sans Fendi

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